Barrage de Tanguiga dans l’Oubritenga : L’eau tarit, l’économie locale se meurt PDF Imprimer Envoyer
Écrit par L'Observateur paalga   
Lundi, 16 Février 2015 06:41

Le mois de février court inexorablement vers sa fin, il est caractérisé cette année, changement climatique oblige, par l’installation précoce de la chaleur même si on est encore loin de la chaleur torride d’avril. A cela s’ajoute une forte pression accrue des maraîchers sur les points d’eau, cette activité s’étant révélée comme une véritable source de revenus pour des milliers de personnes dans la province d’Oubritenga. Conséquence plus d’une dizaine de retenues d’eau ont à ce jour tari.

Sont de celles-là le barrage de Tanguiga dans la commune de Dapélgo. Dans cette localité située à quelques quarante kilomètres de Ouagadougou, nous avons trouvé le 12 février une population dans le désarroi. Comme des naufragés en pleine mer, ne sachant à quoi s’accrocher, femmes, jeunes, vieux et enfants rodaient autour d’un lit désespérément sec et rêvaient d’un coup de pouce de la nature changeante qui pourrait les gratifier d’une pluie, pourquoi pas, en ce deuxième mois estampillé 2015. Sinon c’est toute une économie locale qui va inéluctablement s’écouler avec des pertes estimées, au bas mot, à 440 millions. Rencontre avec ceux qui ont cru en la terre mais se sont retrouvés lâchés, au moment où ils s’y attendaient le moins, par l’or bleu.

Jeudi 12 février 2015 à 10 heures, l’astre du jour s’impose déjà aux habitants de Tanguiga par ses rayons dardant les vivants qui veulent le braver. Sur les abords du barrage de cette localité, ça grouille de monde : femme enfants jeunes et vieux tournoient dans des champs d’oignon qui s’étendent à perte de vue.

Aucun vrombissement de motopompe, des tuyaux PVC entassés et attachés attendent d’être enlevés pour leur retour à la maison. Depuis la première semaine du mois courant, ils ne servent plus à grand-chose : le barrage s’est asséché précocement au moment où les maraîchers consacraient leur intelligence, leur âme et leur cœur à la tâche pour relever la tête après une campagne humide qui n’a pas tenu toutes ses promesses.

Un tarissement qui met la population riveraine dans l’abattement total. Tamporin, Badnogo, Sanbin, Gomgo, Yargo, Widin, Boulyinka, Silmiougou, Boilin, Nongtenga, Koyinga, Boulyinka, Gônsé, Goundrin, Gomgo, Rasempinga, Tanghin… Une trentaine de villages vivent de ce point d’eau, qui à proprement parler, n’est pas un barrage mais, par la force des choses, est devenu le poumon économique de cette zone.

En tout cas, le chiffre d’affaires de beaucoup de maraîchers s’élève à plusieurs millions. «Je pratique le maraîchage depuis maintenant 10 ans ; c’est une activité rentable. L’an passé, j’ai vendu mon oignon à 2 500 000 F CFA et mes dépenses se sont élevées à 500 000 F CFA. J’ai réinvesti cet argent dans l’achat de trente (30) veaux et de sept (7) porcelets ; mes cinq (5) enfants sont scolarisés et l’aîné est au collège de Loumbila en classe de 3e. Vu les bénéfices de la campagne précédente, j’ai voulu voir les choses plus grandes. C’est pourquoi j’ai emblavé 1,5 hectare ; j’ai déjà payé 17 sacs d’engrais à 382 500 F, 47 raccords à 188 000 F et une centaine de litres de gasoil. Je vous assure que je ne récolterai rien parce que j’avais envisagé le tarissement du barrage au moins pour la fin du mois de février mais la triste réalité est là. Je suis totalement en faillite et je ne saurai vous dire les conséquences pour toute ma famille», nous relate amer, Johany Ouédraogo dans son champ qu’il refuse de quitter même s’il n’en attend plus rien.

Les femmes jusqu’au bout de l’effort

«C’est difficile pour moi de prendre la parole en ce jour dans ces champs en ruine mais je ne puis me dérober devant ma responsabilité en tant que président du comité villageois de développement de Silmiougou. Veuillez m’excuser d’avance au cas où je me tromperai et pas à moi seulement mais à tout le monde ici présent. En réalité, notre amertume est sans limite. En effet depuis une décennie, cette retenue d’eau est notre dernier recours ; nous y travaillons pour nourrir nos familles, scolariser nos enfants, nous soigner, bref nous vivons grâce à elle. Mais cette année, c’est du jamais vu, c’est la catastrophe ; on ne va récolter le moindre bulbe. Je comptais sur la récolte pour solder la scolarité de mon enfant au collègue et assurer la ration quotidienne. Mais là je ne sais à qui me référer pour m’en sortir. Nous avons une doléance : c’est de porter loin notre détresse pour que l’Etat et ses partenaires nous viennent en aide. Pour cette année, le mal est fait mais je pense que si on relève un peu la digue, une partie de notre problème sera résolue» nous relate Justin Ouédraogo.

Et le responsable des jeunes de la localité, Hamidou Ilboudo, d’enfoncer le clou dans une approbation générale de ses camarades : «nous ne vivons plus, ce sont nos doubles que vous voyez ; ce ne sont pas des êtres corps, âme et esprit qui sont devant vous».

Les femmes représentent près de la moitié de ceux qui ont fait du barrage de Tanguiga leur gagne-pain. Bien que déboussolées, elles sont les seules à tenter une ultime solution : creuser des puits sur le lit du barrage pour arroser les planches d’oignon et sauver ce qui peut l’être. C’est leur seule bouée de sauvetage. Elles le font soit en association soit individuellement.

Pataugeant dans la boue qui monte jusqu’aux genoux, Eugénie Kaboré, Bibata Kafando et Isabelle Ouédraogo ont pu se creuser chacune deux (2) puits en s’entraidant. «Ce n’est pas grand-chose mais nous ne resterons pas les bras croisés. Si nous vidons l’eau d’un puits, il faut attendre deux jours pour qu’il se remplisse ; ce qui ne nous facilite pas la tâche», soupire Isabelle.

Au bord de cette retenue d’eau, l’on mouille également le maillot en «famille». Bien de coépouses travaillent dans un champ collectif. Armées de courage Zalissa Tapsoba et ses deux coépouses s’activent à retrouver l’eau en profondeur. « Nous avons toujours travaillé ensemble. L’an passé notre bénéfice n’était pas négligeable. Mais cette année, on n’aura même pas ce que nous avons investi ; pourtant on ne peut pas rester à la maison », nous confie-t-elle.

 

«Chaque nuit, je rêve qu’il a plu»

Mais pourquoi il n’y a que l’autre moitié du ciel qui tente désespérément de faire face à la situation ? Un homme nous répond avec empressément : « nous avons tous contracté des prêts pour avoir les intrants et vous savez que les femmes sont plus frileuses à l’idée de ne pas pouvoir rembourser pourtant ce qu’elles sont en train de faire ne pourra rien éviter».  «Tais-toi ne les décourage pas », le reprend son camarade à ses côtés.

Confirmation est faite par Kafando Noélie : «j’ai contracté un prêt de 25 000 F à la Caisse populaire et lorsque j’y pense, j’ai des insomnies. Nous sommes conscientes que les puits ne pourront pas faire grand-chose mais qu’allons-nous faire ? ».

Lorsqu’une pierre vient de la haut chacun protège sa tête mais la pierre du président de l’Union des producteurs de l’oignon de Tanguiga Adama Ouédraogo semble être la plus pesante : « j’ai pris quatre (4) tonnes d’engrais chez un commerçant de la place que j’ai redistribué à des membres de notre structure. Vu la situation, je suis allé lui faire le point et il est même venu faire le constat. Il nous a juste dit qu’on se reverra. Que deviendrai-je s’il décide tout de même d’être remboursé ? Chaque nuit, je fais un seul rêve : qu’il a beaucoup plu et que le barrage est en crue. Il m’arrive de me réveiller en sursaut et c’est dans la douleur que je me rends compte que ce n’est qu’un rêve. Actuellement je préfère vivre dans un monde virtuel que réel».

A l’en croire, c’est un millier de personnes qui travaillent sur ce site dont 400 femmes. Quant à la superficie emblavée elle tourne, selon lui, autour de 90 hectares. Au service de l’Agriculture de Dapélogo, on l’estime à une quarantaine d’ha avec un rendement de 22,2 tonnes/ha. Si on s’en tient à ce dernier chiffre, les pertes sont estimées à tout casser à 440 millions, 22 tonnes se vendant au tour de 10 millions. «C’est toute l’économie locale qui s’écroule alors que, de plus en plus, les gens désertent l’orpaillage optant pour cette production. Pour nous, c’est un retour en arrière, dans les profondeurs de la pauvreté», commente le responsable des jeunes.

Mais d’où diable vient ce tarissement ? Les producteurs ont leur petite idée. Ils invoquent, entre autres, le doublement de leur nombre et l’état de la digue qui mérite d’être relevée. «Comme tout le monde sait qu’il y a l’argent dedans, on ne peut empêcher quelqu’un de venir travailler car, comme on le dit chez nous, lorsque deux pythons sont ensemble chacun garde ses rayures », lance avec philosophie la sexagénaire Fatimata Ilboudo avant de prélever l’eau d’un puits à grand diamètre pour arroser ses cultures.

Si rien n’est fait en matière d’encadrement et de réfection, on tend vers la réédition de cette mauvaise expérience car les producteurs ne sont pas près d’y renoncer : « l’année prochaine, si nous sommes toujours en vie, nous serons encore là parce que le cultivateur ne regarde pas dans le rétroviseur sinon la mauvaise campagne passée le découragerait. Chez nous, on dit que celui qui se fâche avec une saison qui s’annonce le fait à ses risques et périls», prévient Séni Soré du haut de ses 70 ans. Un homme prévenu…

 

Abdou Karim Sawadogo
L'Observateur paalga


Source du tarissement, ce qu’en disent les techniciens

 

Après avoir suivi les producteurs, nous avons mis le cap sur Ziniaré. Selon le directeur provincial de l’Agriculture de l’Oubritenga, Eugène Ouédraogo dans le bureau duquel nous nous sommes rendus, la retenue d’eau de Tanguiga, réalisée en 1985, malgré son importance ne peut être qualifiée de barrage au regard de sa faible capacité 450 000 m3. Selon lui, le tarissement précoce est dû au fait que les producteurs suivent l’eau jusqu’au lit de la retenue en creusant anarchiquement des tranchées.

«Comme l’activité est très rentable, il y a au fil des ans, une pression inimaginable sur cette ressource en eau et les autochtones se plaisent dans la location des terres moyennant des espèces sonnantes et trébuchantes. Dans ces conditions, ce qui est arrivé, même si nous le regrettons, est un juste retour des choses», a-t-il souligné avant de poursuivre, «les agents d’encadrement prêchent dans le désert ; il faut un changement de comportement, il faut respecter le calendrier cultural et s’inspirer de ça pour repiquer plus tôt dans le mois d’octobre. Il faut noter que le problème est quasi-général dans notre région car dans le rapport du 30 janvier, on a signalé le dessèchement d’une dizaine de retenues d’eau avec des cultures en état de détresse».

Il convient de noter que l’oignon a un cycle de production de 120 jours. On le récolte trois mois après repiquage. Les agents d’agriculture Roger Boukoungou, Kinda Rianata et Olivier Sawadogo, qui nous ont reçu au service de l’Agriculture de Dapélogo embouchent la même trompette. Selon eux, la bande de servitude n’a pas été respectée et les populations sont réfractaires à toute critique à ce sujet.

«Nous sommes impuissants ; il y a trop de motopompes ce qui entraîne des fuites d’eau. On espère que cette situation va susciter une prise de conscience pour qu’on s’organise mieux», souligne Olivier Sawadogo, chef de l’unité d’animation technique.

Le directeur régional en charge de l’Eau et de l’Assainissement du Plateau central, Ousmane Ouédraogo pense que c’est l’occasion de faire le diagnostic et étudier la faisabilité des solutions citées plus haut. Quoiqu’il en soit sans une gestion intégrée de cette ressource elle créera plus de problèmes que de solutions.

 

K.S.


A propos de la campagne sèche 2014-2015

 

Elle a été lancée, officiellement, le vendredi 09 janvier 2015, Par le Premier ministre, Yacouba Isaac Zida dans la commune rurale de Korsimoro. Le thème retenu est «promotion de l’irrigation pour une activité agricole prospère»

Selon François Lompo, ministre en charge de l’Agriculture, les objectifs chiffrés en tonnes, de récoltes supplémentaires attendues : 37 000 tonnes de céréales, 1 645 000 tonnes de spéculations maraîchères, 66 000 tonnes de tubercules, 644 000 tonnes de fruits et 638 tonnes de protéagineux/oléagineux.

Pour réaliser ces performances, le gouvernement soutiendra les producteurs avec : 176 tonnes de semences, 4 400 tonnes d’engrais, 330 motopompes, 11 000 tubes PVC et 469 kits d’irrigation localisée. La gouverneure de la région du Centre-Nord, Nandy Somé/Diallo avait souligné les difficultés d’accès à l’eau pour les paysans, les barrages et les retenues d’eau  étant majorité ensablés ou non pérennes.

Le Premier ministre Yacouba Isaac Zida, qui a présidé la cérémonie de lancement de la présente campagne, a indiqué que la somme allouée dans le budget 2015 aux réfections des retenues d’eau est insuffisante par rapport à l’immensité des attentes.

«Nous allons prendre contact avec nos partenaires pour avoir des fonds supplémentaires qui serviront à refaire les retenues d’eau. Cela permettra aux paysans d’avoir une quantité suffisante d’eau pour leurs productions», a-t-il promis.

A l’en croire, le gouvernement prendra toutes les dispositions idoines pour assurer un accompagnement rigoureux des activités des producteurs  au cours de la présente campagne.

 

K.S.

 

Mise à jour le Lundi, 16 Février 2015 07:01
 

Suivez-nous sur Facebook

Suivez-nous sur Twitter

Dans le monde

Contactez Fasopresse

 

Pour des requêtes d’informations ou des besoins d’insertions publicitaires, vous pouvez nous joindre en envoyant un mail à l’adresse suivante :

E-mail: info@fasopresse.net